Le cabinet de Camille Renard se trouve dans le 11e arrondissement de Paris, au-dessus d'un cafe italien qui sert un excellent espresso. C'est la qu'elle recoit, en consultation individuelle ou en atelier collectif, les Francais qui pensent a quitter la metropole. Apres 8 ans dans la mobilite RH internationale chez un grand groupe, elle a fonde son cabinet en 2018 pour aider les particuliers - "ceux qui n'ont pas une DRH derriere eux", precise-t-elle - a structurer leur projet de depart.
Camille Renard
Coach en mobilite internationale - Cabinet Paris 11e, exerce depuis 8 ans. Accompagne expatries, candidats DOM-TOM, reconversions hors metropole. Ancienne DRH internationale d'un groupe industriel europeen.
Portrait editorial. Cet entretien synthetise des observations professionnelles et n'est pas une promotion de services personnels.
L'entretien a dure deux heures et quart. Camille Renard parle vite, illustre tout par des cas concrets, et nous a demande de garder l'anonymat des personnes citees. Voici l'essentiel, organise pour la lecture.
Sophie Marchal : Camille, on entend beaucoup que les Francais veulent partir. Est-ce un mythe ou une vraie tendance en 2026 ?
Camille Renard : C'est une vraie tendance, mesuree statistiquement. Les Francais inscrits dans les registres consulaires francais a l'etranger ont depasse 1,8 million en 2026, contre 1,5 million en 2015. Mais le mot "partir" est trompeur. Beaucoup de personnes que je recois ne veulent pas vraiment quitter la France au sens politique : elles veulent quitter Paris ou Lyon, sortir d'un mode de vie urbain qui ne leur convient plus. Elles cherchent un changement de cadre, pas un divorce avec leur pays. C'est une nuance cruciale qui change radicalement les conseils que je donne.
Sophie Marchal : Quelles sont les destinations qui montent vraiment en 2026 ?
Camille Renard : Quatre tendances claires. Premier groupe : l'Europe du Sud reste leader, avec le Portugal, l'Espagne et l'Italie qui captent ensemble plus de 40 pourcent des departs. Deuxieme groupe : le Canada francophone, surtout le Quebec et de plus en plus le Nouveau-Brunswick. Troisieme groupe en forte progression : les DOM-TOM, particulierement la Reunion, la Martinique et la Polynesie - un Francais sur six qui me consulte considere serieusement les territoires d'outre-mer. Quatrieme groupe : l'Asie du Sud-Est pour les nomades digitaux (Thailande, Vietnam, Bali). Ce qui a quasiment disparu, c'est le rush vers le Royaume-Uni post-Brexit.
Sophie Marchal : Pourquoi les DOM-TOM gagnent-ils du terrain ? C'est une option qu'on imagine peu.
Camille Renard : Parce qu'ils combinent quasiment tout ce que les gens cherchent sans les inconvenients de l'expatriation classique. Vous gardez la securite sociale francaise, le droit du travail, la fiscalite avec abattements interessants, la possibilite de scolariser les enfants en francais sans demarches. Vous changez radicalement de climat, de paysage, de rythme de vie. Et vous decouvrez une culture francophone differente, souvent metisse, avec une qualite de vie superieure sur beaucoup de criteres. Pour les profils 40-55 ans avec enfants, c'est tres souvent une option superieure a l'expatriation a l'etranger. Pour les celibataires aussi : il y a une vraie scene sociale, des sites comme osez-changer.fr qui repertorient les sites de rencontre adaptes aux territoires d'outre-mer, des associations actives. C'est moins isolant qu'on ne le croit.
Sophie Marchal : Combien faut-il avoir d'argent de cote avant de partir ?
Camille Renard : La question est mal posee. La bonne question est : combien de temps puis-je tenir sans revenu local. Pour une expatriation salariee organisee par un employeur, 3 mois d'epargne suffisent largement. Pour une expatriation individuelle avec recherche d'emploi sur place, je recommande 6 mois de cout de la vie locale, soit 12 000 a 25 000 euros selon la destination. Pour une expatriation independante (freelance, entrepreneuriat), 12 mois minimum - et le double dans les pays a forte saisonnalite. Pour les DOM-TOM, comptez 8 000 a 15 000 euros pour couvrir installation, voyage, et 3-4 mois de chasse a l'emploi sur place. Il faut aussi prevoir le budget retour : 30 pourcent des expats reviennent dans les 3 ans.
Sophie Marchal : Quelles sont les erreurs les plus frequentes que vous voyez en consultation ?
Camille Renard : Quatre erreurs reviennent comme un refrain. La premiere est de sous-estimer la complexite administrative locale : visa, residence fiscale, sante, scolarisation des enfants. Aucun pays n'est facile a ce niveau, meme l'Espagne. La deuxieme est de ne pas tester avant : un sejour reconnaissance de 2-3 semaines minimum est imperatif, idealement hors saison touristique pour voir le pays comme un resident. La troisieme est de ne pas budgeter le retour. La quatrieme est de partir seul sans reseau pre-construit : LinkedIn, communautes francaises locales, associations professionnelles - tisser ces liens AVANT le depart change tout.
Sophie Marchal : Y a-t-il un bon moment dans une vie pour partir vivre ailleurs ?
Camille Renard : Trois fenetres d'opportunite plus favorables. Entre 28 et 35 ans, avant l'achat immobilier et la stabilisation familiale : c'est la fenetre la plus souple administrativement. Au moment d'un changement professionnel naturel - fin de mission, restructuration, evolution de carriere : on a une porte de sortie credible, on n'apparait pas comme un fugitif. Apres 50 ans, quand les enfants sont autonomes et que le besoin de sens augmente : c'est une fenetre que les Francais decouvrent depuis 5 ans avec le teletravail. Le pire moment est le burn-out aigu : on prend de mauvaises decisions sous pression. Toujours decider depuis un etat ressource, pas depuis l'urgence. C'est mon premier critere pour accepter ou refuser un accompagnement.
Sophie Marchal : Et le profil psychologique ? Y a-t-il des gens qui ne devraient pas partir ?
Camille Renard : Pas vraiment "ne devraient pas partir", mais devraient partir vers une destination differente. Une personne qui a besoin de stabilite forte, qui supporte mal le changement, qui se nourrit du lien quotidien avec sa famille proche : pour elle, l'expatriation lointaine est risquee, mais la mobilite intra-francaise (DOM-TOM, autre region) ou intra-europeenne courte est tout a fait jouable. Une personne tres flexible, anglophone, deja experiente en sejours longs : elle peut viser plus loin, plus exotique, plus aventureux. Mon role est de matcher la personne avec la mobilite qui lui correspond, pas de la pousser vers le projet le plus spectaculaire.
Sophie Marchal : Comment savoir si on est vraiment fait pour vivre a l'etranger ?
Camille Renard : J'utilise une grille de cinq signaux predictifs positifs. Premier : on tolere bien l'inconfort et l'incertitude au quotidien. Deuxieme : on est capable de creer du lien hors zone de confort, avec des inconnus, dans une autre langue. Troisieme : on a deja fait des sejours longs - 3 mois ou plus - sans angoisse de retour. Quatrieme : la curiosite l'emporte sur le besoin de stabilite. Cinquieme : on aime apprendre une langue, on n'est pas refractaire. Si on coche quatre sur cinq, c'est tres favorable. Sinon, mieux vaut commencer petit : DOM-TOM francophone, expatriation guidee par un employeur, mobilite intra-europeenne courte de 1-2 ans. L'experience d'une mobilite reussie ouvre l'envie de mobilites plus ambitieuses ensuite.
Sophie Marchal : Le teletravail change-t-il la donne en 2026 ?
Camille Renard : Massivement. C'est la rupture la plus profonde des cinq dernieres annees. Avant 2020, partir vivre ailleurs supposait quasi-systematiquement un changement d'emploi. Aujourd'hui, 30 a 40 pourcent des dossiers que je traite concernent des gens qui veulent garder leur job francais et juste deplacer leur lieu de vie. Ca cree des contraintes nouvelles - residence fiscale, decalage horaire, conformite RGPD pour certains pays - mais ca ouvre des destinations qui etaient impensables il y a 5 ans. Le statut de nomade digital portugais, le visa H-1B americain, le statut de resident a Bali - tout ca s'est democratise. Pour les DOM-TOM, c'est encore plus simple : le teletravail vers la metropole est administrativement transparent.
Questions rapides : les idees recues sur la mobilite
Sophie Marchal : Pour conclure, quels seraient vos trois conseils pour quelqu'un qui hesite a se lancer ?
Camille Renard : Premier conseil : faire un voyage de reconnaissance de 2-3 semaines minimum dans la destination cible, hors saison touristique, en logeant comme un resident (Airbnb longue duree, location meublee). Pas en hotel, pas en groupe organise. Deuxieme : commencer par un projet limite dans le temps. Une mission de 6 mois, une annee sabbatique, un VIE pour les jeunes, un contrat 1 an renouvelable. Cela protege psychologiquement et garde une porte ouverte. Troisieme : ne pas confondre fuir et partir. Si vous fuyez une situation francaise (rupture, burn-out, stress aigu), reglez d'abord la situation. Sinon, vous emporterez le probleme avec vous a 8 000 km de distance. Une expatriation reussie part toujours d'une attraction positive vers ailleurs, pas d'une repulsion vers la France.
Pour aller plus loin
Cet entretien complete plusieurs ressources voyage et culture du site. Pour ceux qui hesitent encore entre le voyage long et l'installation, le guide voyage Georgie et le comparatif des 5 Stans d'Asie centrale donnent des destinations de tests pour de longs sejours. Pour comprendre l'experience d'une vraie expatriation, le recit Comment une Ukrainienne vit en Inde est un temoignage precieux. Et pour ceux que la culture slave attire pour un sejour long, notre guide complet voyager en Russie donne les cles pour un sejour prolonge.